Le Monte Ortu Site archeologique

Michel Claude Weiss  
Université de Corse  
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La Corse est une masse montagneuse très compartimentée; de la barrière élevée (elle descend rarement au-dessous de 800 m) qui constitue la ligne de partage des eaux partent des crêtes délimitant des bassins fluviaux et créant des unités naturelles isolées des vallées voisines par des hauteurs parfois notables. La montagne en Corse, c'est “la possibilité de ressources complémentaires à peu de distance, c'est-à-dire la transhumance...et en définitive le repli sur un versant ou dans une vallée” (A. Rondeau, 1964, p. 10). Traditionnellement, les relations normales, ordinaires, se faisaient dans le sens plaine-montagne et non de plaine à plaine.

La Préhistoire des zones de basse altitude, en particulier des secteurs littoraux, ne peut pas être celle de la montagne. Il était donc tentant de se pencher sur l'origine de l'implantation humaine d'une haute vallée très représentative, celle du Niolu donc, afin non pas de décrire les différents groupes préhistoriques et protohistoriques qui s'y succédèrent mais plutôt de mettre en évidence les caractères particuliers de son occupation initiale.

1. L'exploitation des roches locales dès le Néolithique ancien.

Alors que l'obsidienne et le silex identifiés dans les niveaux du Néolithique primitif corse sont d'origine externe, les roches volcaniques, essentiellement rhyolitiques, forment une importante enclave dans le secteur nord-ouest de l'île, avec surtout une bonne partie des territoires de Galeria et de Mansu ainsi que le massif montagneux compris entre le Niolu, la Balagne et Ascu. Il s'agit d'une zone étendue comportant des roches quelque peu diverses. Il existait donc des unités naturelles aisément habitables situées en terrain rhyolitique dont notre haute vallée. Néanmoins, la simple lecture d'une carte géologique ne montre pas vraiment tout l'intérêt de ce massif de roches volcaniques: en effet, et comme il a été mentionné un peu plus haut, cette enclave appartient à un secteur montagneux d'où partent plusieurs fleuves; ainsi, grâce à ce réseau hydrographique, très actif si l'on considère le fort relief de la région, les roches volcaniques du massif en question, récoltées dans les divers bassins fluviaux, ont pu parvenir dans une zone que l'on confondra à tout le moins avec le nord-ouest de la Corse. D'autre part, en dehors de ce noyau volcanique, des pointements rhyolitiques assez réduits ou réduits sont attestés ailleurs dans le pays. Par conséquent, les Préhistoriques avaient à leur disposition une roche utilisable, abondante et en définitive mieux répartie qu'on ne l'a prétendu même si le quart nord-ouest de l'île était nettement privilégié.

Il n'est donc guère surprenant que les sites proches de la concentration rhyolitique principale de l'île, par exemple A Revellata, le Monte Ortu, Porte Vecchie-Corsu, A Petra et l'abri Albertini, soient des gisements révélant un fort pourcentage de roches locales. A Porte Vecchie-Corsu, au Monte Ortu et à A Petra, les armatures tranchantes sont totalement ou essentiellement en roches locales, surtout rhyolitiques. A l'abri Albertini, les roches volcaniques de l'endroit, dont le tuf silicifié et la lave trachytique, constituent pratiquement la moitié des vestiges lithiques en place, au demeurant pas très nombreux. Un autre gisement, assez peu éloigné de la zone des roches volcaniques, Strette, est un site à rhyolite bien attestée. Tout cela démontre que les Néolithiques anciens de l'île avaient besoin de ces roches et que ces dernières étaient de qualité tout à fait acceptable.

A l'abri Albertini, si nous prenons les éléments lithiques des niveaux en place (couche 4 du sondage de 1973 et couche 2 du sondage 3 de 1974), nous constatons qu'un objet sur deux au moins a été obtenu à partir du silex, les autres roches étant essentiellement des roches volcaniques d'origine sans doute locale (tuf silicifié et lave trachytique notamment). Le quartz n'est représenté que par deux pièces. Quant à l'obsidienne, elle n'est pas attestée dans ces strates; néanmoins, cela est peut-être dû à l'exiguïté des surfaces prospectées.

Si nous considérons maintenant l'ensemble de la production lithique identifiée au cours des campagnes de 1973 et 1974, y compris les vestiges des niveaux en place mais en faisant abstraction du quartz (qui n'a pas été récolté de façon systématique en surface), nous pouvons faire les constatations suivantes:

  1. Les vestiges en obsidienne sont extrêmement rares: sur 217 éléments recueillis, 3 seulement ont été obtenus dans cette roche.
  2. Le silex par contre ne manque pas (22,5% de la production).
  3. Mais les roches les plus fréquentes sont sans nul doute les roches volcaniques, d'origine vraisemblablement locale, avec surtout la lave trachytique (plus abondante que le silex), d'autres sortes de laves dont une lave dévitrifiée et un verre volcanique qui serait une rhyolite alcaline, la rhyolite, le tuf (et particulièrement le tuf silicifié).

A noter encore quelques vestiges taillés dans un verre volcanique assez proche de l'obsidienne (les déterminations ont été faites par Mlle J. Mano, du Laboratoire de Géologie structurale, U.E.R.S.E.N. de Nice).

Il y aurait environ trois fois plus de roches volcaniques que de silex.

Il est évident que ces données ne sont pas directement utilisables car elles résultent de l'étude de vestiges trouvés pour la plupart dans des niveaux remaniés ou en surface, dans un site occupé à trois périodes au moins de la Préhistoire et de la Protohistoire (Néolithique ancien, Néolithique récent, fin de l'Age du Fer) et qui, de surcroît, a subi plusieurs visites de fouilleurs clandestins. Cependant, les proportions relatives des restes d'obsidienne, silex et roches volcaniques paraissent assez significatives, d'autant que l'occupation la plus importante semble avoir été celle du Néolithique ancien.

2. Une transhumance précoce?

Dès le début, les Néolithiques anciens semblent avoir exploité les potentialités offertes par la montagne qui, l'été venu, apporte des ressources différentes et nécessaires. Cette complémentarité piaghja - muntagna est en fait le fondement de l'économie traditionnelle de l'île, véritable rocher dans la mer. L'importance des lois naturelles, comme l'alternance mer-montagne, permet de comprendre certains contacts ou influences réciproques entre zones de l'intérieur et aires littorales. Ainsi, il apparaît à l'évidence que la fréquentation de l'Alta Rocca à cette époque ne peut être appréciée sans une bonne connaissance des groupes occupant les basses terres méridionales. Il en est de même de la haute vallée du Niolu dont le Néolithique initial, dans certains domaines, parmi lesquels l'équipement, se compare aisément, entre autres, à celui du littoral balanin.

Ainsi, il semble bien que les premiers Néolithiques insulaires, avant tout éleveurs de petit bétail, aient largement profité des dispositions naturelles locales. Il s'est produit ici un phénomène d'adaptation rapide que la structure même du pays pouvait laisser prévoir. L'île convient parfaitement à l'élevage des Caprinés, et l'examen de la courbe altimétrique des sites du Néolithique ancien suggère que dès cette époque la transhumance était pratiquée; la fréquentation des divers secteurs de plusieurs vallées de même que la position de la plupart des gisements à proximité immédiate des voies de transhumance traditionnelles ou des voies de passage naturelles renforcent cette idée.

Dans le nord-ouest de la Corse, le chemin de transhumance traditionnel partant du Niolu et qui suit le cours supérieur du Golu, franchit les cols de Guagnerola (1.830 m) et de Caprunale (1.330 m) pour descendre la vallée du Fangu avant d'emprunter celle, affluente, du Marzulinu et le col du même nom pour parvenir en Balagne, est une voie extrêmement importante, toutes périodes confondues. Son tracé n'est pas sujet à des changements majeurs en raison de l'étroitesse des vallées, véritables canaux imposant toujours le même parcours aux bergers et au petit bétail. Il suffit donc de mettre en évidence des indices préhistoriques, en l'occurrence néolithiques, aux points de passage caractéristiques pour éclairer un tant soit peu la question de la transhumance primitive.

Au Néolithique ancien, dans les régions considérées, c'est-à-dire la Balagne, le bassin du Fangu et le Niolu, les stations connues sont au nombre de dix. On trouve respectivement les gisements de plein air de A Petra, Carcu, Monte Ortu, Porte Vecchie-Corsu du Capu Bracaghju, A Revellata I (Balagne), ceux de Fuggione, I Campi, E Canne et A Tana (bassin du Fangu) ainsi que l'abri Albertini (haute vallée du Niolu). Il s'agit là, pour cette phase initiale du stade d'évolution examiné, d'un ensemble conséquent (environ un tiers des sites connus de l'île). Or, de nombreux restes céramiques et lithiques de ces gisements offrent de nettes affinités. Quoi qu'il en soit, et en négligeant pour le moment le gisement excentré de A Revellata I, si l'on relie ces stations, on s'aperçoit que le tracé ainsi obtenu se confond avec celui de voies de passage intérieures bien attestées (cela concerne les quatre premiers sites) orientées vers la plaine de Santa Catalina, le Marzulinu (Fuggione et I Campi) et le reste du bassin du Fangu (E Canne et A Tana), puis le Niolu (abri Albertini).

Au Néolithique ancien de la Corse, le choix des sites ne répondait pas à des préoccupations stratégiques mais plutôt économiques. Les gisements du premier Néolithique n'étaient pas défensifs. En ce qui concerne les abris, la remarque est encore plus évidente. En fait, ces gisements sont généralement proches de voies de transhumance ou de passage; parfois même ils appartiennent à des secteurs assimilables à de véritables carrefours (Carcu, sites d'Aleria, Curacchiaghju, Ortale et Foce voire Araguina-Sennola). On a l'impression qu'à cette époque tout était mis en oeuvre pour faciliter avant tout la circulation des produits et des personnes.

Le fait de fréquenter des aires montagneuses difficiles d'accès et sans doute peu accueillantes comme le Niolu ne correspondait donc pas à un souci défensif, lequel ne se manifestera en Corse qu'à partir du Néolithique récent-terminal (aménagement des éperons aux pentes abruptes). Par ailleurs, l'agriculture, au demeurant assez discrète au Néolithique ancien insulaire, devait être peu aisée et non rentable en altitude. L'occupation de la haute vallée du Golu au cours du Néolithique ancien ne se comprend vraiment que si l'on envisage la pratique de la transhumance, même pendant un laps de temps assez court, la période hivernale ne pouvant pas être considérée comme un moment propice à l'installation en montagne des communautés préhistoriques.

Un autre argument en faveur de la pratique de la transhumance pourrait être avancé, la morphologie des habitats qui n'est pas toujours la même dans les basses terres et en montagne. Cela est indiscutable au Néolithique ancien; l'examen de tous les sites de l'île attribuables à ce stade d'évolution montre que les stations de plein air sont à proximité d'une zone littorale ou la dominent et que  les gisements pouvant être qualifiés de montagnards sont des abris sous roche. On a l'impression d'un habitat plutôt occasionnel dans les secteurs d'altitude élevée alors que les plaines, vallées et bordures côtières auraient accueilli des structures construites convenant mieux à une occupation prolongée (A Petra, Basi).

En définitive, rien ne s'oppose formellement à l'hypothèse de la transhumance primitive. Cependant, il convient de bien expliquer les termes employés. Ce n'était sûrement pas une activité comparable à celle observée à l'époque historique mais un déplacement entre deux pacages complémentaires touchant peut-être sélectivement une espèce (dans ce cas, la chèvre car la brebis supporte mieux la chaleur du littoral). D'autre part, l'estive pouvait être assez courte. Elle intervenait dans des zones d'altitude non encore déterminées mais sans doute différentes de celles d'aujourd'hui.

3. Originalité du mégalithisme local.

Dans sa thèse de 3ème cycle consacrée aux momuments dolméniques de la Corse, F. de Lanfranchi observe que “Les tentatives de représentation graphique de quatre des sept pseudo-dolmens du Niolu par L. Acquaviva et R. Grosjean mettent en évidence le caractère exceptionnel de ces ensembles naturels aménagés” (F. de Lanfranchi, 1986, p. 463).

Le seul vestige niolin susceptible d'être rattaché à la famille des monuments dolméniques serait celui du Couvent Saint-François (859 m), à Calacuccia. Cependant, cet élément, partiellement débité par des carriers, est assez particulier, à tel point que l'on a pu noter: “La figure 150 (plan et coupe) du dolmen du Couvent Saint-François n'est guère plus convaincante que les autres” (F. de Lanfranchi, 1986, p. 463). Or, depuis cette étude, il nous a été possible de fouiller un ensemble monumental original, celui de l'Anghjata à Calenzana. Il s'agit en fait d'un arrangement naturel de gros blocs granitiques, d'aspect monumental, aménagé et utilisé comme sépulture. La chambre funéraire avait malheureusement été visitée et remaniée, pratiquement vidée, à une époque sans doute ancienne. Une dalle comparable à celle de certains coffres ou dolmens de l'île était encore en place de même que la base d'une sorte de muret.

L'intérêt scientifique de cet ensemble vient de son originalité. Lorsque les Préhistoriques sont arrivés sur le site, leur premier souci a été de combler les irrégularités de la roche afin de pouvoir utiliser notamment le locus supérieur et de constituer le replat antérieur nord. L'aménagement de ce dernier a débuté par la mise en place d'un alignement de blocs. L'accès à la sépulture se faisait par là, en empruntant une espèce de couloir.

Le matériel lithique et céramique retiré des strates du site de l'Anghjata est homogène. Pour le moment, il ne peut être attribué qu'au Bronze ancien.

Nous l'avons déjà indiqué: l'un des intérêts du site n'est autre que son originalité. S'il s'agit indiscutablement d'une sépulture monumentale, l'emploi de blocs naturels comme montants et couverture ne permet pas de la rattacher aux ensembles mégalithiques que l'on trouve habituellement dans l'île. C'est une facilité naturelle exploitée par des gens ayant la possibilité et le désir de mettre en oeuvre l'idée de sépulture imposante assimilée sans aucun doute à l'aménagement mégalithique. Et il est permis de se demander si le nord de l'île ne se caractérise pas, du moins en partie, par l'existence de sépultures monumentales de ce type. En attendant la fouille des sites les plus représentatifs, plusieurs autres indices nous inciteraient à conclure dans ce sens.

Le Niolu possède un ensemble de monolithes en granite (une statue-menhir fragmentée mais entièrement reconstituée, Curnatoghja I, et quatre fragments représentant trois autres monolithes, Curnatoghja II, Curnatoghja III et Curnatoghja IV) apparaissant au lieu-dit Curnatoghja, dans la commune d'Albertacce. Ces vestiges se trouvaient à mi-pente du Capu Castellu, un peu en amont et au-dessus du confluent du Golu et du Viru de Calasima. En fait, ce groupe peut être inscrit dans un cadre plus vaste, celui du bassin du Golu, avec la vallée de la rivière Casaluna (statue-menhir, également montagnarde, de Santa Maria).

Curnatoghja I (fig. 2), brisée en quatre morceaux, est une statue-menhir assez fine, anthropomorphe, de 2,25 m de hauteur, taillée dans un très beau granite. La tête montre un contour du visage bien conservé mais le visage lui-même ne présente la trace d'aucun façonnage. A l'origine, ce monolithe offrait deux oreilles. Si l'une d'elles subsiste, la seconde a été brisée. Le cou est nettement dégagé. Fait assez rare, cette statue-menhir laisse voir un pied. Sur la statue-menhir de Nuvalella à Santa Lucia di Mercuriu, statue-menhir très proche de celle de Santa Maria et finalement peu éloignée de celles de la Curnatoghja, le fût a une largeur non négligeable et assez constante bien que le bord droit soit légèrement sinueux. Côté droit, un renflement latéral semble indiquer le début d'un pied (mal isolé donc). Sur le bord gauche, un renflement latéral encore moint net et situé plus haut est assez significatif car il alourdit la partie sous-jacente et confirmerait la fonction pied de ce segment. Il est à remarquer que le pied de Curnatoghja I est plus net que celui de Nuvalella. Ces deux monolithes sculptés sont les seuls de l'île à posséder une telle particularité.

Curnatoghja II est un fragment intermédiaire d'un monolithe anthropomorphe avec un cou dégagé, des épaules bien marquées et le départ du fût.

Curnatoghja III est un autre fragment de monolithe anthropomorphe, brisé d'un côté, avec l'indication du cou, une épaule marquée par un décrochement net et un fût qui montre un méplat dans la partie médiane.

Enfin, Curnatoghja IV est représentée par deux fragments du fût dont les bords, rectilignes, convergent vers le bas.

Ces quatre monolithes devaient faire partie d'un alignement.

4. Une zone refuge au Néolithique terminal et à l'Age du Bronze?

Le type de gisement préférentiel de l'Age du Bronze, autrement dit l'éperon, relief aux pentes abruptes, connaît ou peut connaître une première occupation au Néolithique récent. Le Tesoru, dans la partie orientale du Cap Corse, en est le témoignage. C'est également indiscutable au Monte Ortu de Lumio où la terrasse 8, l'une des plus belles du site, comprend, sous un certain nombre d'horizons de l'Age du Bronze, plusieurs niveaux du Néolithique récent-terminal dont un laissant voir un sol d'habitat avec des blocs parfois notables. Ici, l'occupation initiale (couche VI) se rapporte à la partie nord-ouest du replat. D'ailleurs, l'aire choisie devait être plutôt réduite si l'on considère le sédiment apparemment en place; il s'agissait sans doute d'un espace d'une dizaine de m2 environ. Comme on retrouve des vestiges archéologiques très près de la roche en place voire à son contact (sondage ouest), on peut en déduire qu'au début de l'implantation humaine la terrasse 8 était essentiellement rocheuse. Les sédiments et autres dépôts ne purent être fixés qu'après les premiers aménagements humains. Les Préhistoriques locaux tenaient donc à occuper cette hauteur facile à protéger même au prix de travaux d'aménagement notables. Le Monte Grossu I a permis à Jacques Magdeleine de déterminer la succession d'une culture du Néolithique récent et d'une autre du Bronze ancien. Cet auteur parle même d'occupation continue. Le Capu Bracaghju et l'Ambiu ont livré également des vestiges des IIIe et IIe millénaires. Tout semble donc indiquer que la première fréquentation des stations naturellement défensives que sont les éperons s'est effectuée dès le Néolithique récent. En effet, à partir de cette époque, les communautés insulaires, et même extra-insulaires, montrent des préoccupations liées à un état d'insécurité dont, bien sûr, les causes précises nous échappent.

Dans cette ambiance, il n'est pas illégitime de se demander si les hautes vallées montagneuses de l'île n'étaient pas en mesure de constituer des refuges naturels particulièrement utiles ou recherchés. La cuvette du Niolu devrait illustrer une telle idée. C'est ainsi qu'au débouché supérieur de la Scala di Santa Regina, voie d'accès naturelle à la partie supérieure de la vallée du Golu, on observe un très bel éperon occupé du Néolithique terminal à l'Age du Bronze, le Castellu di Marze. De plus, deux autres éperons rocheux, ceux de Petre Grosse et des Castelle de Corscia, complètent le dispositif dans cette zone est du Niolu. Dans la partie ouest de la cuvette, le site des Castelli d'Albertacce devait jouer le même rôle et surveiller le passage en direction du col de Verghju et de celui de Guagnerola. En fait, alors que la cuvette connaît une forte augmentation des sites et donc une nette progression démographique, les gisements défensifs ou fortifiés représentent l'essentiel des stations de cette époque. La région tout entière semble avoir servi de refuge et est couverte de sites fortifiés.

Pour L. Acquaviva, “L'homme apprend à aménager des terrasses sur lesquelles il dispose en cercle de gros blocs rocheux...L'abri sous roche continue d'être occupé mais n'est plus l'habitat préférentiel...La haute vallée du Niolu est le terrain de prédilection des gisements fortifiés. Ils sont localisés sur des éperons rocheux aux flancs abrupts ce qui limite les possibilités d'habitat. Un groupe de vingt à quarante personnes pouvait y vivre. Les pentes ont été aménagées en terrasses d'habitat protégées par des enceintes constituées d'énormes blocs (Capu Castellu, Castelle de Corscia, Petre Grosse, Torracce de Casamacciuli)” (L. Acquaviva, 1979, p. 85 et 89).

L'existence de sites fortifiés n'exclue pas celle de stations d'habitat étendues apparaissant dans des paysages plus adoucis. C'est le cas du gisement de A Petra Pinzuta (Albertacce), dans le fond de la cuvette.

5. Les sépultures de l'Age du Fer.

C'est avant tout l'aspect funéraire de l'Age du Fer qui devrait apporter au Niolu des documents de première importance. Il se pourrait même qu'une zone rocheuse située bien au-dessus du fond de la vallée et où se tiennent plusieurs abris, entre les hameaux de A Petra et de Calasima, ait été réservée à cet usage. Deux cavités rocheuses, dont une (qui montrait un aménagement de dalles) a été malheureusement vidée par des clandestins et l'autre passablement dégradée, sont à rattacher à cette période. De la dernière, celle de E Capulane, proviennent deux éléments remarquables trouvés tout récemment et de façon accidentelle, une fibule entière et un pied de fibule. C'est M. Jean-Charles Antolini, d'Albertacce, qui nous a permis d'étudier ces pièces; nous l'en remercions vivement.

L'objet entier (fig. 3, n° 1), en bronze, est une fibule à arc serpentant de 6,78 cm de longueur et 4,27 cm de hauteur laissant voir deux boucles de dimensions comparables (plus grand diamètre externe: 1,13 et 1,04 cm) mais nettement plus réduites que celle du ressort (plus grand diamètre externe: 1,9 cm). Les trois boucles sont légèrement ovales. L'ensemble a été obtenu d'un seul tenant, à partir d'un fil de bronze. Celui-ci est aplati au niveau du pied et surtout du porte-ardillon où il est également élargi très notablement et donc recourbé, l’exe-trémité étant convexe. La section du fil est généralement plutôt losangique, celle de l'ardillon pratiquement circulaire alors que celle du pied est approximativement carrée. Le diamètre du fil de l'ardillon, vers le milieu, est de 0,22 cm, tout comme la largeur du pied (également vers le milieu).

Une fibule de ce type ainsi qu'une autre peu différente ont été signalées par R. Grosjean (R. Grosjean, 1971, p. 55, nos 6 et 5) mais sans indication du ou des lieux de découverte.

Ce modèle se rencontre au Premier Age du Fer d'Italie.

Quant au pied de fibule (fig. 3, n° 2), en bronze, il est issu d'un objet de grande taille, d'aspect massif, à arc serpentant. En effet, une fibule de ce type (fig. 3, n° 3), du moins pour ce qui concerne le pied, avait été décrite par R. Forrer en 1924 (R. Forrer, 1924, p. 224-232). Le vestige du Niolu comprend donc le pied, plus court que celui de la fibule présentée par R. Forrer, avec le porte-ardillon brisé (il en reste seulement la base) et le départ de l'arc formant une boucle. Sur la fibule décrite par R. Forrer, l'extrémité de l'arc “se perd rivée dans un tube en bronze battu; ce tube devient alors une tige massive montrant un renflement orné de lignes gravées” (R. Forrer, 1924, p. 229). Pied et tube sont donc assujetis. Le tube est globalement “biconique”. Cette fibule aurait été trouvée entre 1880 et 1890, avec d'autres objets, vers Carbuccia ou Bocognano, dans la vallée de la Gravona. Pour R. Forrer, cette fibule “à arc de violon est une des plus intéressantes des débuts de l'âge du fer et trouvées en France” (R. Forrer, 1924, p. 231). Selon cet auteur, “Les formes très spéciales de plusieurs de ces objets (qui composaient le “trésor” de bronzes préhistoriques) font croire, plutôt qu'à une importation de la péninsule italique, à une fabrication régionale, en Sardaigne surtout. Ceci dit en première ligne pour le poignard, pour la plaque luniforme, la phalère et la grande fibule” (R. Forrer, 1924, p. 232).

Le fragment du Niolu a une longueur totale de 5,75 cm. La longueur du pied (sans le départ du porte-ardillon) est de 3,25 cm. La largeur du pied au niveau de son renflement atteint 1,95 cm. Enfin, le fil de bronze formant l'arc a une épaisseur notable (entre 0,55 et 0,70 cm). Les bandes de stries parallèles (une en haut et l'autre en bas) situées aux deux extrémités du tube en bronze constituant le pied affectent le revêtement final et peuvent être assimilées à une ornementation.

Ces deux fibules inscrivent nettement les Protohistoriques du Niolu dans un cadre méditerranéen occidental.

Une autre sépulture sous abri rocheux, celle de la Parata (Lozzi) avait été étudiée par Lucien Acquaviva (L. Acquaviva, 1979). Située dans le Val d'Ercu, à 1.000 m d'altitude, elle avait été découverte accidentellement en 1926 par un agriculteur. D'après les témoignages, un vase était associé au squelette mis au jour, lequel portait des bracelets et des anneaux aux poignets et aux chevilles. Un sondage réalisé par le chercheur mentionné un peu avant permit de retrouver, dans des terres remaniées, deux perles en jaspe; deux fragments issus peut-être d'un bracelet métallique filiforme; un élément en bronze évoquant une pendeloque; un morceau de chaînette métallique; enfin, un bord de vase orné d'incisions. En outre, on doit citer un objet en bronze trouvé fortuitement et assimilé par L. Acquaviva à un pendentif.

L'Age du Fer paraît avoir été bien représenté dans la haute vallée. C'est ainsi, par exemple, que Lucien Acquaviva a mis au jour les habitats de plein air de A Petra Margarita (A Petra, Albertacce), des Terracce (A Petra, Albertacce) et du Castellu Rossu (Calacuccia). L'analyse pollinique effectuée à A Petra Margarita (979 m, commune d'Albertacce) par Michel Girard nous donne l'occasion de faire quelques observations intéressantes sur l'environnement végétal et l'exploitation des ressources naturelles du Niolu au Premier Age du Fer. Le paysage végétal est relativement peu boisé (AP = 19,3%). “M. Girard remarque que c'est le pin de type laricio qui domine, accompagné de quelques feuillus comme le chêne à feuilles caduques et le hêtre...L'aune...provient de zones humides sans doute voisines du site. Quelques espèces méditerranéennes sont également présentes: le pin maritime...et le chêne-vert...mais leurs fréquences sont faibles. L'espace libre est colonisé essentiellement par des graminées et des composées diverses. L'agriculture est attestée par la présence de pollens de céréales; ceux-ci sont relativement nombreux (3,02%). La fréquence relativement haute de ces pollens nous permet de dire que les champs céréaliers étaient assez proches du site. Les pâtures et prairies existaient également aux environs du site et l'on observe dans le spectre le cortège de plantes indicatrices de ces lieux pâturés...Les données archéologiques permettent de situer l'échantillon dans la phase du sub-atlantique (800 av. J.-C. à l'actuel)...Dans le site de Petra-Margarida l'occupation humaine a dû se faire très tôt ou être très intense pour réduire le couvert forestier à l'état de délabrement révélé par l'analyse...le pin laricio devait exister sous forme de bosquets plus ou moins clairsemés sur les collines avoisinantes tandis que les pentes devaient être utilisées comme pacage. Le fond de la vallée, où se situe le village actuel d'Albertacce, devait sans doute fournir les terres nécessaires aux champs céréaliers” (L. Acquaviva, 1979, p.179 et 181).

6. Conclusion.

La Préhistoire et la Protohistoire du Niolu nous donnent sans doute une bonne idée de ce qu'étaient les premières communautés de la montagne corse. Aux éleveurs pacifiques du Néolithique ancien, venus des basses terres et occupant des abris sous roche, a succédé une population à l'économie plus diversifiée qui a mis en valeur le fond de la cuvette. Très vite, l'insécurité, sans doute responsable, du moins en partie, de la venue de certains de ces groupes, a contraint les Préhistoriques à surveiller les accès de la haute vallée et à aménager en divers points des positions défensives. C'est dans ce cadre qu'un mégalithisme assez original a pu se développer et qu'a dû s'affirmer une véritable culture montagnarde. A l'Age du Fer, cette dernière continuera les échanges avec le monde environnant, ses sépultures (ici, apparemment groupées) et son matériel funéraire, par exemple certaines fibules, rappelant singulièrement les éléments de l'Age du Fer corse voire de Méditerranée occidentale.

Il reste à espérer que la fouille des sites les plus représentatifs de la microrégion soit entreprise afin de vérifier la réalité de ce schéma très général et surtout de nous apporter les données pluridisciplinaires qui, encore aujourd'hui, nous font cruellement défaut.

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M. C. Weiss, “Les indices préhistoriques de la transhumance dans le nord-ouest de la Corse”, Actes de la table ronde internationale: Archeologia della pastorizia nell'Europa meridionale, Rivista di Studi Liguri, tome I, 1992, pp. 231-240. 
 
 

M. C. Weiss et F. de Lanfranchi, “Les statues-menhirs de la Corse, état de la question”, Etudes Corses, n° 27, 1986, pp. 169-195. 

 

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